Livres / POUR PENSER LE DEVENIR DES RELATIONS SOCIALES ET DU « VIVRE ENSEMBLE » A L’ERE DU COVID 19, NOUS AVONS SELECTIONNE DES TEXTES DE PHILOSOPHES, SOCIOLOGUES, ANTHROPOLOGUES, ECRITS PENDANT LE CONFINEMENT.

POUR PENSER LE DEVENIR DES RELATIONS SOCIALES ET DU « VIVRE ENSEMBLE » A L’ERE DU COVID 19, NOUS AVONS SELECTIONNE DES TEXTES DE PHILOSOPHES, SOCIOLOGUES, ANTHROPOLOGUES, ECRITS PENDANT LE CONFINEMENT.

“Anti-éloge du chez-soi - Et si chez soi intérieur rimait avec échappées belles et grands espaces ?”

France Culture - 10 avril 2020

Géraldine Mosna-Savoye – Productrice de l’émission « Journal de la philo »

https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/anti-eloge-du-chez-soi

Extraits

Le Covid-19 a modifié notre rapport à l’espace.

À l’heure où beaucoup sont confiné.e.s à la maison, s’élève une célébration de l’espace domestique.

Mais pourquoi y serait-on forcément confortable, à l’aise et tranquille ? Et si notre espace intérieur n’avait finalement rien à voir avec notre chez-soi ?

Ce qui est problématique dans ces célébrations du chez-soi : cette idée que de l’espace intérieur à l’espace domestique, et inversement, il n’y aurait qu’un pas.

Pourquoi faudrait-il, en fait, être forcément confortable, à l’aise et tranquille chez soi ? Pourquoi être chez soi, ce serait forcément être soi ? Et si notre espace intérieur n’avait rien à voir avec notre espace domestique ?

Mais comment faire quand, pour soi, liberté rime avec grand espace ou échappées belles, quand ses rêveries ne jaillissent pas du plus profond de soi, mais au grand air ?

Et si le confinement était ainsi plutôt l’occasion d’arrêter d’exalter ce moi, plein, total, épanoui, quand il est enfin débarrassé du reste ?

Et si on tentait plutôt de se dire qu’on se manque quand il n’y a plus que nous et sur place ?

« Avant le coronavirus, nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas »

Huffingtonpost - 2 avril 2020

Abdennour Bidar - Philosophe, Président de l’association Fraternité Générale

https://www.huffingtonpost.fr/entry/avant-le-coronavirus-nous-etions-deja-enfermes-mais-nous-ne-le-savions-pas_fr_5e84a604c5b6871702a8121c

Extraits

Nous n’espérons qu’une chose : sortir du confinement et que rien ne soit plus comme avant. Mais cela dépendra de notre engagement à changer notre façon de vivre.

Après cette période étrange et douloureuse de confinement, qu’allons-nous faire?

Certains semblent persuadés d’ailleurs que dès la fin de la pandémie va venir le temps d’une communauté humaine tout entière réveillée et ressoudée par l’épreuve, et qui, littéralement transfigurée, ne vivra plus dès lors que d’écologie, d’entraide et de paix.

Je partage cet optimisme. L’optimisme est une responsabilité– le mot est du philosophe Alain. L’épidémie à elle seule ne pourra rien pour nous. L’épreuve à elle seule ne sera pas salvatrice.

Bien au contraire, elle risque fort de nous précipiter demain dans une situation bien pire. Le système va mettre tout le monde à marche forcée pour “faire repartir l’économie”. Il va vouloir récupérer l’argent qu’il a perdu.

Notre optimisme n’aura donc raison que si nous sommes assez nombreux à prendre la décision de nous engager, en commençant par changer notre propre façon d’être et de vivre.

Chacun va dialoguer avec son ombre”

Télérama.fr - 14 avril 2020.

Journal d’une confinée, par Cynthia Fleury, Philosophe et psychanalyste

https://www.telerama.fr/livre/journal-dune-confinee,-par-cynthia-fleury-chacun-va-dialoguer-avec-son-ombre,n6627162.php

Extraits

Derrière le confinement actuel, il y a pour chacun d’entre nous des expériences passées du confinement.

« Combien de patients ai-je entendu ces derniers temps me dire que leur vie entière était confinée, que cela n’a rien changé, que cela fait des années qu’ils vivent sur le côté, hors de, retirés, manquant leur vie. »

Le confinement provoque des rembobinages non souhaités, où se projettent les évitements et les empêchements passés.

C’est le dialogue du voyageur avec son ombre.

D’habitude, nous la contournons, faisons mine de ne pas la voir, mais là, entre quatre murs, le face-à-face va finir par avoir lieu.

«L’ombre : Il y a si longtemps que je ne t’ai pas entendu parler, je voudrais donc t’en donner l’occasion.»

Chacun aurait aimé un temps à soi, désiré par soi et non imposé collectivement, mais voilà, la circonstance est là, majeure, et il faut la saisir.

« Le coronavirus signe-t-il la fin de nos vies sociales ? »

Courrier International - 23 mars 2020

https://www.courrierinternational.com/article/vu-de-letranger-le-coronavirus-signe-t-il-la-mort-de-nos-vies-sociales

Extraits

La fin des poignées de main, de plus en plus d’isolement, du confinement… La crise actuelle nous amène à repenser nos relations avec les autres, constate la presse étrangère.

Pour le site britannique UnHerd, “ceux qui pensent que cette épidémie va nous faire réagir et restaurer la convivialité” se trompent sur toute la ligne car, au contraire, avec le Covid-19, “nous allons tous nous retirer dans nos forteresses numériques”, et l’isolement, notamment provoqué par les confinements, va être de plus en plus important.

Les conséquences sur notre vie sociale se sont déjà fait ressentir ces dernières semaines : il n’y a qu’à voir comment les personnes ont changé d’attitude pour se saluer.

Des semaines ou des mois à rester chez soi, à ne faire confiance à personne, à s’inquiéter à la moindre toux et à refuser les poignées de main : c’est un vrai poison qui va se répandre dans la société.”

Il va falloir employer les grands moyens pour relancer la machine de la convivialité”.

The Atlantic est plus positif sur la question : De nouvelles méthodes de salutation, créatives, ont vu le jour” : coude contre coude, pied contre-pied… “Les gens font preuve d’ingéniosité.”

Et puis, souligne encore le titre américain, “en limitant les contacts physiques, le Covid-19 a permis de prendre conscience de l’importance de ces gestes”.

“Nous sommes prêts à ralentir pour récupérer la maîtrise du cours des événements”

Hartmut Rosa, sociologue et philosophe : , il est notamment l’auteur d’Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010)

https://pierluigipiccini.it/hartmut-rosa-nous-sommes-prets-a-ralentir-pour-recuperer-la-maitrise-du-cours-des-evenements/

Extraits

Et si l’actuelle épidémie de Covid-19 nous rappelait que le monde est constitutivement indisponible, que nous ne saurions asseoir totalement notre maîtrise sur lui, sauf à engendrer des monstres ?

Au contraire d’autres décélérations récentes – la crise financière de 2008 ou l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll qui avait bloqué le trafic aérien en 2010 –, cette fois, ce sont les décideurs institutionnels qui ont décrété le ralentissement, par mesure de précaution.

Résultat : beaucoup de gens disposent tout à coup d’un temps libre inattendu. Je n’en reviens toujours pas qu’en une si courte période, sur une telle échelle géographique, autant de processus aient été suspendus.

Il y a un ralentissement économique, mais il s’accompagne d’un ralentissement physique que l’on peut presque ressentir.

Par ailleurs, je perçois aussi une autre disjonction : le monde du numérique et des connexions Internet continue de tourner très vite, va même s’intensifiant, tandis que dehors, dans les rues, dans les campagnes, le monde réel s’est vidé. Ce contraste est extrêmement impressionnant.

Dans le cas du tabac, de la voiture, je suis en position de maîtrise. Les cigarettes sont là, à ma disposition, c’est moi qui décide de fumer ou non. Je choisis d’acheter une voiture, de me déplacer avec. Je reste donc dans la logique typiquement moderne de l’exercice d’une domination illimitée sur le monde. Si je tombe malade ou que j’ai un accident, ce sont des risques que j’ai pris délibérément.

Mais dans le cas du Covid-19, une telle maîtrise est exclue. Le virus est suprêmement indisponible. Nous ne supportons pas d’être incapables d’anticiper la suite des événements, de ne pas posséder de remède. Ceci explique ce déferlement insensé d’efforts pour reprendre le contrôle.

Il y a fort à parier qu’après l’épidémie, chaque pays, chaque multinationale se remettra à courir après la croissance perdue. Ce n’est donc pas une bonne idée de trouver du charme à ce phénomène.

Être en résonance, c’est, selon moi, avoir une relation réciproque avec le monde et les autres ; vous sentez que votre voix porte dans le monde, que celui-ci vous répond. Or il me semble qu’une épidémie comme celle-ci attaque nos axes de résonance.

Vous entrez dans un supermarché, dans une pharmacie, et vous vous demandez si le virus est là, dans l’air. L’air recouvre la terre et il est indispensable au maintien du monde humain, mais voilà qu’il risque d’être empoisonné.

De même que cette poignée de porte, cette table de restaurant. La crainte de la contamination menace directement notre « sécurité ontologique », pour reprendre un mot du sociologue Anthony Giddens.

Pire encore, nous n’osons pas serrer la main ni embrasser ceux que nous aimons, avoir des aventures érotiques ; les liens deviennent suspects.

« Loin des yeux, proche du cœur ! Le lien social au temps du coronavirus »

The Conversation.com - 19 mars 2020

Vincent Yzerbyt - Professeur de Psychologie sociale, Université catholique de Louvain

https://theconversation.com/loin-des-yeux-proche-du-coeur-le-lien-social-au-temps-du-coronavirus-134086

Extraits

Ne pas confonde Distanciation sociale et distance physique !

Nous invitons tout le monde – responsables politiques, journalistes ou citoyen·ne·s – à prendre leurs distances avec cette appellation inappropriée, la « distanciation sociale ».

Car, enfin, s’il s’agit bien d’instaurer une distance « physique » plus importante qu’à l’accoutumée, il faut de manière tout aussi importante renforcer la proximité sociale entre les gens.

C’est en consolidant le lien social, en cultivant les élans de solidarité, en mettant à l’honneur la connivence au sein de la population, que l’on pourra faire face à ce virus. Cet argument est étayé par de longues années de recherche en psychologie sociale.

Le besoin de se connecter aux autres, en particulier pour comparer son vécu et pouvoir en prendre ainsi la mesure réelle, est ce qui nous mobilise en tant qu’êtres humains. Dans l’adversité, c’est bien la proximité sociale qui s’avère cruciale.

Le lien social affecte massivement la santé physique et mentale

Les conséquences de la proximité sociale ne se limitent pas à la gestion de l’anxiété. Le lien social affecte massivement la santé physique et mentale.

De nombreuses données révèlent qu’en matière de mortalité, l’absence de soutien social (l’isolement et l’absence de support) et le manque d’intégration sociale (l’étroitesse du réseau social) constituent des facteurs bien plus déterminants que, par exemple, le fait de fumer, de consommer de l’alcool, d’être sédentaire ou encore de souffrir d’obésité.

Tout indique aujourd’hui que les personnes qui appartiennent à plusieurs groupes sociaux et peuvent donc se rattacher à un large éventail d’identités différentes sont mieux armées pour faire face aux coups durs.

Bref, les Beatles ne croyaient pas si bien dire lorsqu’ils chantaient que les amis offrent un remède essentiel contre le sentiment de solitude mais aussi les affres de l’échec.

Avoir des liens nombreux et des identités multiples à mobiliser en cas de coup dur peut donc littéralement vous sauver la vie. Et pour paraphraser notre collègue John Cacioppo, la solitude tue aussi sûrement que le coronavirus.

Le lien social n’exige pas la présence physique des autres

Comme la plupart des adolescents vissés sur leur smartphone vous le diront, ce bénéfice du lien social n’exige pas la présence physique des autres membres du groupe !

Une étude a par exemple montré que le partage sur Twitter des émotions à propos d’un événement traumatisant – comme une attaque terroriste – se mue dans les mois qui suivent par une plus grande résilience (avec notamment des émotions plus positives).

La coordination de l’action est un autre bénéfice indéniable du lien social. Sans une bonne organisation ou une planification adéquate, il est vain de nourrir de grandes ambitions.

Cultiver les émotions sociales

La cohésion d’un groupe a été étudiée sous des angles divers. Une façon de l’aborder concerne la manière dont les membres d’un groupe se définissent par rapport aux événements. Les femmes et les hommes politiques qui ont marqué l’histoire autant que les dirigeant·e·s d’entreprise charismatiques savent combien il importe de favoriser une lecture groupale de la situation.

Les images et les discours sur l’épidémie de coronavirus que l’on rencontre dans les médias et sur les réseaux sociaux, sans doute parce c’est plus facile et plus vendeur auprès du grand public, présentent souvent des oppositions entre individus (se battant par exemple pour le dernier rouleau de papier hygiénique) ou entre des catégories sociales : les « jeunes » (insouciants) contre les « vieux » (à risque), etc.

Les animaux sociaux que nous sommes ne peuvent imaginer une seconde être privés de relations sociales

Pour inspirer, proposer et coordonner, les personnes qui mènent ce combat (dans les hôpitaux, les maisons de repos, les entreprises mais aussi les cabinets ministériels) auront besoin non pas de distance mais de proximité sociale.

Un haut niveau de connivence, un fort sentiment d’appartenance sont impératifs. Pour être en mesure de s’organiser et d’agir ensemble, il s’agit que la plus grande partie d’entre nous appréhende la menace avec « les mêmes lunettes » et que l’inquiétude voire l’angoisse générée par cette situation inconnue puissent être catalysées à travers une action coordonnée et efficace plutôt que par le biais de comportements individuels désordonnés et vains.

Cultiver les émotions sociales peut aider à se mobiliser dans un esprit solidaire afin de veiller au mieux aux intérêts de l’ensemble de la population, en particulier ceux des plus faibles.

On le voit, si le bien-fondé des mesures préventives prises par les autorités politiques en matière de distance physique est indiscutable, les animaux sociaux que nous sommes ne peuvent imaginer une seconde être privés de relations sociales.

C’est précisément lorsque la distance physique s’impose comme ultime recours qu’il y a lieu de maximiser le lien social.

Les réseaux sociaux et les médias, renforcement du lien social

Fort heureusement, nous vivons une époque bénie à cet égard. Les médias sont partout, les réseaux sociaux nous offrent un florilège de moyens pour entre en contact avec les membres de notre famille, nos amis, nos proches et nos collègues.

Les groupes sociaux dédicacés à l’entraide fleurissent sur Facebook pour tenter, par exemple, d’alléger le fardeau des personnes en charge d’enfants ou de malades alors même qu’il faut poursuivre sur le front du (télé-)travail.

Les échanges WhatsApp explosent, avec leur lot d’images et de vidéos aussi futiles qu’amusantes. Cette convivialité n’a rien de surprenant. Elle s’appuie sur ce besoin irrépressible qui sommeille en nous, celui d’entretenir nos relations de longue date ou d’en susciter de nouvelles. On comprend bien que l’absence de relations physiques, la distance physique, ne peut s’éterniser mais qu’on ne s’y trompe pas : la proximité sociale est bien ce qui nous sauvera.

« Maintenir la distance : tristesse à venir d’une socialité sans contacts ? »

The Conversation.com - 28 avril 2020

Fabienne MARTIN-JUCHAT – Université Grenoble Alpes

https://theconversation.com/maintenir-la-distance-tristesse-a-venir-dune-socialite-sans-contacts-135736

Extraits

Avez-vous vous aussi observé les changements qui affectent la socialité ordinaire ? Lors de nos rares sorties, les regards sont fuyants, les visages sont sévères, les saluts rares. Pourquoi un tel comportement ?

Selon Erving GOFFMAN, qui fut à la fois éthologue, anthropologue et sociologue, les règles de politesse ne sont pas à prendre à la légère.

D’après Norbert Elias, sans ce travail sur soi, cette autocontrainte, la civilisation occidentale ne serait pas ce qu’elle est : une société où les espaces publics semblent quand même plus apaisés que dans d’autres siècles et sociétés.

Les rites de politesse ont un rôle essentiel : afin de préserver l’interlocuteur, il s’agit d’éviter l’inquiétude d’être agressé, impliquée par la coprésence physique. Il a fallu des siècles d’éducation dans toutes les sociétés pour contenir cette pulsion animale de peur de l’autre qui mène à une réaction primitive : sauver sa peau.

La peur d’être contaminé et la règle « maintenir la distance » agissent sur les fondements non conscients de la socialité …et peuvent faire oublier très vite les règles apprises.

Cela va-t-il faire disparaître les cultures où le contact physique, la proximité corporelle sont des signes d’accueil spontané et de respect de l’autre ?

Allons-nous mondialement basculer dans une société de haute technologie sans contact physique dont le berceau est l’Asie ?

Ce virus annonce-t-il l’avènement d’une culture de la socialité sans corps, à distance, cachée derrière des écrans ? Au prix d’une souffrance silencieuse de la disparition de la tendresse ?

Peut-on être heureux dans une société du tout numérique : ensemble, chacun chez soi ?

Depuis les travaux de John Bowlby, nous savons que le contact physique ritualisé crée une sécurité relationnelle essentielle, un besoin vital quel que soit l’âge.

Ce besoin est premier avant même la nécessité de manger ou de boire. Un bébé animal ou humain meurt s’il est privé de contact physique.

La réassurance que procure le contact physique dans les relations n’est pas superficielle, elle est au cœur même de la relation humaine. Passée la crise, cette fonction dite phatique devra donc se réinventer pour signifier et soutenir l’entraide, la coopération, la confiance, le bien-être, la joie.

Si tous les jeux corporels par le sport, la danse et toutes les autres pratiques d’écologie corporelle devaient se trouver suspendus trop longtemps, cela engendrerait une grande souffrance, avec, on peut le craindre, le risque d’augmentation des violences physiques, en particulier conjugales, sous l’effet de la frustration, le sentiment de carence affective et l’impression que l’autre nous rejette.

“Comment le coronavirus bouleverse notre rapport au corps”

Slate - 29 avril 2020

Daphnée Leportois – Journaliste à Slate

http://www.slate.fr/story/189576/coronavirus-bouleverse-rapport-corps-proximite-toucher

Extraits

Les mesures de distanciation sociale comme les gestes barrière risquent d’ancrer dans la durée une expérience corporelle inédite, intime comme sociale, transformant nos représentations.

Anastasia Meidani, maîtresse de conférences en sociologie. : «L’expérience pandémique est éminemment corporelle, elle interpelle le rapport à son corps à soi et au corps de l’autre. Nous ne pouvons pas faire l’économie du corps : on n’a jamais vu quelqu’un l’oublier comme on le ferait d’un trousseau de clés. Nous vivons car nous corporons. Ce n’est donc pas juste notre rapport physique aux corps qui va se trouver modifié. «C’est l’être-ensemble qui se joue là»». Mais elle craint que l’on entre dans l’ère de «la risquologie» en cataloguant les corps avec une grille de lecture principalement biomédicale

David Le Breton, sociologue spécialiste du corps : «Les premiers moments où l’on pourra se déplacer sans problème, je pense que ce seront des moments d’éblouissement, d’émerveillement, de renaissance. Je pense que, pendant des semaines et des mois, chacun de nous se sentira infiniment plus vivant que dans les mois précédents, parce que ce sera comme une sortie de prison.»

Patrick Rateau, professeur en psychologie sociale : «Pour le moment, les gens appliquent un certain nombre de consignes comme ne plus se serrer la main, ne plus se faire la bise, se laver les mains plus souvent, etc. Mais c’est une situation passagère où l’on s’adapte avant d’avoir d’autres informations et en espérant que la situation revienne “à la normale”.»

Bernard Andrieu, philosophe du corps : «On se retient de toucher. Mais ça ne peut pas faire disparaître l’expérience tactile du point de vue sociétal.» Pour lui, elle est trop profondément ancrée en nous pour que le Covid-19 conduise à une reconfiguration totale de nos schémas corporels. Pas de risque de devenir collectivement haptophobes, c’est-à-dire d’avoir tou·tes peur de se toucher, soi comme autrui.

Denis Jeffrey, philosophe du corps, craint même que l’absence prolongée de contact génère un manque tel qu’une fois déconfiné·es nous assistions à un «phénomène de décompensation» :

«Au-delà des aspects festifs, des foules, il risque d’y avoir une sorte de libération tactile pulsionnelle, une recherche absolue du contact. Mais nos relations ne seront plus jamais semblables à celles d’autrefois. Nous ne serons plus les mêmes avec autrui. Et les autres ne seront plus les mêmes avec nous.

Cet événement est quelque chose de plus important que 1989 et 2001: après le mur et les tours, c’est l’effondrement des ponts entre les humains. Il y aura plutôt des portes, c’est-à-dire du soupçon, de la médisance.»

À moins qu’une autre orchestration étatique ne voie le jour, comme l’appelait de ses vœux l’écrivain israélien David Grossman dans une tribune publiée le 24 mars dans Libération: «Peut-être que la tendresse deviendra soudain, pendant quelque temps, une consigne inscrite dans la loi.

« Peut-on imaginer un monde sans bisous ? »

France Culture – 24 avril 2020

Géraldine MOSNA-SAVOYE – Chroniqueuse à France Culture

https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/peut-imaginer-un-monde-sans-bisous

Extraits

Le bisou nous met directement en prise avec l’autre, de manière singulière. S’il disparaît, sera-t-on moins proches les uns des autres ?

Bien avant les mesures de confinement, l’idée de se tenir à distance les uns des autres avait déjà bien infusé. Plus de poignées de mains, d’embrassades, de tapes amicales, mais à la place un salut de la tête, un coucou de la main et un sourire entendu…

Et si dorénavant les échanges tactiles, les accolades, les câlins : les bisous, c’était du passé, un souvenir du “monde d’avant” ? Serait-on pour autant moins proches les uns des autres ?

Faire la bise est toujours déroutant : tout à coup, tout ce qui compte, c’est le contact de cette peau sur la mienne, parce qu’elle rassure, fait plaisir ou dégoûte, tout simplement parce qu’elle étonne.

Je suis toujours étonnée, par exemple, de redécouvrir le parfum de ma mère, de m’apercevoir qu’un ami a la peau qui colle ou qu’un autre a cette habitude d’embrasser trop près de l’oreille…

Bref, le bisou n’est pas seulement une affaire culturelle, il nous met directement en prise avec une personne et de manière très singulière, et je ne parle pas du baiser amoureux…

Le bisou, à son petit niveau, donne de la matière, de la chair, à des liens sociaux qui peuvent en manquer.

De là, un monde sans bisous semble presque… désincarné. Car de quoi peut bien être fait un lien quand il n’est pas tangible ?

Il y a une forme d’assainissement dans cette éradication du bisou, car disons-le : le contact direct avec l’autre, le toucher, peau contre peau, a quelque chose d’intrusif.

Parce qu’il met sans écran, sans protection, deux individus singuliers en contact, le bisou est loin d’être ce petit toucher gentillet et mignon que l’on croit. Imaginer un monde sans bisou, c’est donc imaginer un monde sans ces chocs, sans ces rencontres, qui nous dégoûtent ou qui nous plaisent.

C’est en fait imaginer un monde plus doux, et peut-être trop… un monde où la proximité est de fait polie, policée, sans singularités, un monde où l’on n’a pas le choix de dire oui ou non à quelqu’un qui nous approche.

Le bisou révèle en fait cette insociable sociabilité dont parlait Kant : ce besoin insupportable d’être avec un autre que soi.

C’est vrai que toucher l’autre a toujours quelque chose d’insoutenable, mais que serait un monde où le lien social n’a pas de consistance et d’inconstance, de complexité, où l’on se supporte gentiment et calmement, où il n’y aurait ni amour ni rejet mais toujours de la bonne distance.

Là serait la mièvrerie.